Le 10 Octobre 2026 - par Nour Zarrouk Vauthier
L’IA est un outil utilisé par une machine capable de "reproduire des comportements liés aux humains, tels que le raisonnement, la planification et la créativité".
La fulgurance de son développement soulève des questions éthiques, sécuritaires, et sur sa détention par des instances de pouvoirs. L'IA rend le quotidien moins pénible ; des tâches peu gratifiantes lui sont confiées, d'autres l'utilisent à plus grande échelle. Il s'agit alors d'un domaine dans lequel s'affirmer est synonyme de puissance, aux niveaux économique, politique et même géopolitique. Dans cette perspective, nombreux sont les acteurs émergeants à investir massivement dans l’IA, le Maroc constitue à cet égard un sujet d’étude particulièrement révélateur de la complexité des dynamiques et surtout de la réalité des enjeux globaux autour du numérique. Le paysage numérique marocain s’appuie à la fois sur des opérateurs historiques comme Maroc Telecom, Orange Morocco et Inwi, et sur un écosystème de start-ups technologiques et entreprises locales telles que HPS, GO 212 ou IZEMX pour pousser l'innovation digitale. Si le Royaume chérifien s'impose comme l'un des leaders technologiques du continent africain, c'est en se distinguant par sa lucidité quant à la nécessité de développer l'IA pour s'établir sur la scène internationale.
Ainsi, la question est de savoir comment le Maroc cherche-t-il à faire de l'IA un levier de puissance économique et géopolitique, tout en construisant une autonomie technologique relative face à la domination des géants mondiaux de la tech ?
Construire les fondations institutionnelles et industrielles pour poser les bases d'une souveraineté technologique
L’État marocain est conscient du besoin d'investir à l'échelle nationale dans l'intelligence artificielle pour à terme renforcer sa visibilité et son poids à l'échelle mondiale. Il s'est initialement concentré sur les technologies présentes au quotidien. Le renforcement des infrastructures de télécommunications, ainsi que le déploiement d’applications d’IA dans la gestion urbaine (trafic), l’agriculture (analyse de données) ou la sécurité (reconnaissance d'images), ont été intégrés aux priorités gouvernementales, traduisant une volonté d’ancrer le numérique dans les fonctions régaliennes et productives.
Cette dynamique s'inscrit dans une stratégie globale de développement du numérique initiée avec le plan Maroc Digital 2030, une feuille de route ambitieuse qui positionne l'IA et la blockchain (une sorte de registre numérique partagé, infalsifiable et décentralisé, où chaque transaction est enregistrée de façon permanente et transparente) comme un levier primordial pour espérer améliorer l'efficacité des services publics et la compétitivité des secteurs économiques locaux. Le gouvernement prévoit d'investir plus de 11 milliards de dirhams (environ 1,1 milliard USD) dans ce secteur d'ici 2026, avec pour objectif de générer 240 000 emplois d'ici 2030 et de former chaque année plus de 100 000 jeunes aux compétences numériques. Ce plan vise aussi à digitaliser l'ensemble des services publics et à faire du pays l'un des principaux hubs technologiques en Afrique et dans le monde.
L’IA comme levier de soft power et d’attractivité économique
Par son aspect innovant et par la compétitivité qu'elle génère, l’I consiste en un parfait outil de soft power. En 2025, le pays a maintenu sa place de numéro 1 au Maghreb et de 3ᵉ en Afrique selon l'indice mondial du soft power. Première puissance économique du Maghreb, le pays entend renforcer son rôle continental et international : l'intégration de l'IA et de la blockchain pourrait ainsi contribuer à augmenter le PIB de jusqu'à 10 % d'ici 2030. Afin de concrétiser cette vision, 3 000 futures start-ups devraient naître d'ici la fin de la décennie dans le pays, grâce à des initiatives locales comme à des investissements étrangers. Leur existence permettrait certes au Maroc de s'imposer comme puissance innovatrice africaine, mais aussi comme pays d'accueil pour des investisseurs colossaux. De grands acteurs internationaux, tels qu’ Oracle, Nokia, Cisco, AWS/Orange s'implantent pour développer le cloud, la cybersécurité et les centres de données, le tout dans le but d'intégrer le Maroc comme hub tech régional en Afrique.
Des défis subsistent cependant. Les dépenses publiques en recherche et développement restent modérées (moins de 0,75 % du PIB). Les investissements en IA sont encore modestes comparés à certains pays de la région comme l'Égypte ou la Tunisie. En effet, Le marché africain de l'IA est estimé à environ 4,51 milliards USD en 2025, avec des prévisions de croissance à 16,53 milliards USD d'ici 2030. Le Maroc s'inscrit dans cette dynamique de forte croissance continentale. Bien que sa part de marché (1,15 Md USD en 2030) soit inférieure à celle des géants comme l'Afrique du Sud (dont le marché est estimé à 3,7 milliards USD en 2030) ou le Nigeria (1,4 milliard USD dès 2025), il se distingue par sa stratégie structurée et ses partenariats internationaux. L'objectif est clairement de devenir une "plateforme technologique de référence à l'échelle continentale" . Le Maroc doit continuer à développer ses capacités de recherche s’il souhaite attirer davantage des acteurs qualifiés dans le domaine du numérique et de l'IA, et pour éviter une dépendance durable aux technologies importées.
Bâtir une IA marocaine et africaine grâce à la coopération, la formation et l’innovation
Pour comprendre la stratégie digitale marocaine, il est nécessaire de souligner la volonté du Maroc d’inscrire son identité dans le développement de ses projets. Au cœur de cette ambition se trouve le AI Movement, le centre international marocain dédié à l'intelligence artificielle, créé en mars 2021 et basé à l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), à Benguerir, qui se positionne comme plateforme de recherche et de coopération africaine en IA. Dirigée par Amal El Fallah Seghrouchni, présidente exécutive du AI Movement, la stratégie du centre insiste sur la nécessité pour l'Afrique de ne pas rester en marge des grandes révolutions technologiques mondiales et de développer ses propres capacités scientifiques et humaines en matière d'IA. Le Maroc cherche en ce sens à coopérer avec d'autres pays du continent afin de partager l'expertise, former des talents locaux et développer des applications concrètes de l'intelligence artificielle, consolidant ainsi son rôle de pôle technologique régional. Deux objectifs en sont à l'origine : soutenir des secteurs clés tels que l'agriculture, la santé, l'éducation ou encore le développement durable, et assurer une relative autonomie numérique pour pouvoir concurrencer les géants de la tech à plus grande échelle.
Pour ce faire, le royaume favorise la formation de jeunes talents locaux, à travers des infrastructures ou des politiques gouvernementales, comme la stratégie Digital Morocco 2030, précédemment citée. Parallèlement, des programmes de formation locaux ambitionnent d'initier 200 000 enfants répartis sur l'entièreté du territoire aux compétences numériques et à l'intelligence artificielle, afin d’élargir la base nationale de compétences technologiques. Pr. Amal El Fallah Seghrouchni rappelle que cette ambition se traduit aussi par l'organisation d'événements internationaux. Des forums et sommets consacrés à l'intelligence artificielle ont réuni des participants de plus de 30 pays, dont de nombreux États africains. Le Maroc se veut ainsi une locomotive technologique sur le continent africain, bien que cette ambition reste confrontée à des capacités industrielles encore limitées.
Investissements étrangers et infrastructures stratégiques : le pari du hub régional
Une autre stratégie du Maroc pour entériner sa présence digitale est de servir de foyer pour l'investissement étranger. L'implantation à Casablanca d'une filiale du groupe allemand Wika, spécialiste mondial des instruments de mesure industrielle, illustre cette dynamique. Fondé en 1946 et employant plus de 11 200 personnes à travers le monde, Wika contribue à renforcer l’écosystème industriel connecté du pays en ouvrant une structure locale pour proposer ses solutions de capteurs intelligents, l'Internet industriel des objets (IIoT) et des services de calibration à ses clients du Maghreb.
Dans un autre registre, le port de Tanger Med rend compte de la position marocaine dans les échanges commerciaux autour du digital. Classé 1er port à conteneurs en Afrique et en Méditerranée, Tanger Med traite des volumes conséquents avec par exemple 11,23 milliards de dirhams de chiffre d'affaires en 2024, et une progression économique continue et une part du commerce extérieur marocain transitant par ses installations de 50 % .
Pour renforcer sa compétitivité, Tanger Med s'est engagé dans la création d'un « port intelligent », qui intègre des technologies comme l'IA, l'Internet des objets (IoT), la blockchain et des systèmes de données en temps réel pour optimiser la gestion des flux logistiques, simuler les escales (digital twin), sécuriser les documents et améliorer la prédiction des arrivées maritimes.
L'identité marocaine dans l'innovation ne se mesure pas seulement aux investissements étrangers : elle s'exprime aussi par des initiatives locales et des collaborations académiques. Par exemple, dans l’objectif d’articuler recherche académique et besoins industriels, l'UM6P a signé un partenariat avec Tanger Med pour lancer le programme « AI Tanger Med », qui implique étudiants et chercheurs dans la création de solutions d'IA adaptées aux défis industriels et logistiques du port. Le Maroc s'attache ainsi à valoriser son savoir-faire académique comme une condition sine qua non à la réalisation d'un modèle d'innovation propre, ancré localement mais pensé globalement.
Des accords signés par la ministre déléguée en charge de la transition digitale, Amal El Fallah Seghrouchni, avec des partenaires académiques, industriels et internationaux cherchent à promouvoir une IA éthique, inclusive et adaptée au contexte marocain. Les objectifs exprimés sont la cybersécurité et la digitalisation, leviers prioritaires pour faire du pays un hub numérique durable d'ici à 2030, avec une contribution de 100 milliards de dirhams au PIB.
Ce mouvement vers l'IA génère déjà des résultats tangibles, mais aussi des défis. Dans certains secteurs comme le textile, son intégration reste modeste. L'adoption technologique n'est pas uniforme pour toutes les industries marocaines. De plus, les marchés émergents favorisent l'essor de solutions d'automatisation et de modèles d'IA générative qui suscitent aussi des inquiétudes pour l'emploi traditionnel, notamment dans les centres d'appels au Maghreb, qui se préparent à une transformation radicale des pratiques de travail.
Vers une souveraineté numérique relative face aux géants de la tech
Le Maroc a récemment franchi une étape dans sa stratégie de devenir un hub continental d'intelligence artificielle, avec l'annonce de la venue du géant technologique américain NVIDIA pour y développer un centre d'infrastructures IA de premier plan. Après avoir lancé ses premières opérations en Afrique du Sud, NVIDIA a choisi le Maroc comme prochain grand pôle de l'IA sur le continent africain.
Début décembre 2025, une délégation s'est rendue à Rabat pour discuter avec des responsables économiques et des décideurs marocains. Pilotée par le Ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, cette initiative œuvre à l'amélioration du paysage digital marocain. L'entreprise souhaite fournir des unités de traitement graphique (GPU) et des solutions d'accélération informatique pour l'exploitation de supercalculateurs et de data centers dédiés à l'IA dans la région.
Un autre projet, plus ambitieux, est mené via un consortium international dirigé par le sud-coréen Naver, en partenariat avec NVIDIA, Nexus Core Systems et Lloyds Capital. Ce consortium a annoncé la construction d'un centre de données d'intelligence artificielle de nouvelle génération au Maroc, entièrement alimenté par des énergies renouvelables et prévu pour atteindre une capacité totale de 500 mégawatts.
Le choix du Maroc pour ce hub n'est pas anodin : le pays bénéficie d'une position géographique stratégique, étant situé à seulement 15 kilomètres de l'Europe et connecté à plusieurs câbles sous-marins à haute capacité, ce qui en fait une plateforme naturelle pour servir les marchés de l'Europe, du Moyen-Orient et de l'Afrique. La première phase de ce projet consiste en un supercalculateur de 40 mégawatts équipé des dernières puces GPU Blackwell de NVIDIA, avec mise en service prévue d'ici la fin de l'année.
Ce hub a pour objectif de mettre à disposition des services de pointe en cloud et en intelligence artificielle. Concrètement, il permettra aux entreprises, aux administrations publiques et aux chercheurs de traiter leurs données localement, sur place. Il s’agit d’ un progrès notable pour la souveraineté numérique de la région : jusqu'à présent, la dépendance aux infrastructures étrangères limitait l'autonomie technologique. Pouvoir héberger et traiter ses données sur son propre territoire équivaut à reprendre le contrôle sur des informations stratégiques et sensibles, même si la souveraineté demeure partielle tant que les technologies et certaines infrastructures clés restent dépendantes d’acteurs internationaux.
Néanmoins, le Maroc ne se contente pas d'attirer des géants technologiques étrangers. Le pays veut aussi faire grandir ses propres acteurs locaux. L'exemple d'ABA Technology illustre cette ambition. Il s’agit d’une entreprise marocaine qui développe une intelligence artificielle souveraine pour permettre aux États et aux entreprises plus locales de contrôler leurs données et technologies. L'entreprise a rejoint le NVIDIA Partner Network, le réseau des partenaires privilégiés du leader mondial de l'intelligence artificielle. Cette reconnaissance lui donne accès aux technologies de pointe de NVIDIA, à des formations spécialisées et à un réseau international. L’enjeu, ici, pour le Maroc, est de dépasser un rôle de simple consommateur de technologies étrangères. L'idée est de cultiver une expertise locale capable de capter davantage de valeur ajoutée afin de s’exporter vers d’autres marchés, tout en gardant les retombées économiques dans le pays. À terme, ces acteurs marocains pourront exporter leur savoir-faire vers d'autres marchés africains et au-delà.
Conclusion
Ainsi, le Maroc s'impose progressivement dans le domaine de l'intelligence artificielle en Afrique grâce à plusieurs facteurs et stratégies. Son approche combine deux aspects : le soutien aux entreprises locales et l'ouverture aux investisseurs étrangers. De ce fait, le pays parvient à affirmer sa propre identité dans le développement de ses projets d'IA, se positionnant comme un partenaire stratégique des puissances économiques mondiales et un modèle à suivre pour ses voisins africains. Cependant cette ambition demeure tributaire de sa capacité à consolider durablement ses compétences technologiques.
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